Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Nuit blanche

Publié le par modimodi

Le jour a jeté ses tisons

Dans la brûlure du soir.

Dernières lueurs de braise.

Le soleil haut-fourneau

A craché sa lumière.

Des ombres flamboyantes

Dévorent l'horizon.

La nuit en souveraine

S'avance lentement,

Portée par des Vestales.

Odeurs de souffre,

Vapeurs d'acide,

Vagues de cendres,

La mer qui se brise

Chevauche le silence.

 

Je vais te retrouver.

Et tu me sais, qui viens.

Ta lampe a découpé

Des oiseaux sur le mur,

Vols lents et lourds,

Étranges arabesques,

Bruissants envols,

Froissements d'ailes...

Et je me glisse,

Voleur d'étoiles,

Jusque vers toi,

Astéroïde

De ma nuit blanche.

 

Étrange créature,

Surgie du fond des eaux!

Est-ce la fée Morgane

Ou l'antique Dahut,

Fille du roi Gradlon?

Ai-je pu pénétrer

Au sein d'Is engloutie?

Et n'es-tu point

L'Iseult de ton île Tristan?

Mais tu ne réponds point...

 

Ta chambre tamisée,

Écrin de roses thé,

M'enlace en sa clarté.

La porte se referme

Nous laissant face à face,

Éblouis, interdits...

Moi,

Pèlerin au bout de son voyage,

Chevalier du Graal

Au terme de sa quête.

Toi!

Mystérieuse et infinie,

Inaccessible et souveraine.

 

Ô éphémères instants

Du tout premier regard,

Brume bleutée et irisée!

Arc-en-ciel du destin,

Pont silencieux, tendu

Entre toi, entre moi

Où déjà sous les arches

S'étire l'indicible...

 

Passerelle de nos mains

Aux doigts entrecroisés...

Premier frisson,

Première peur,

Premiers liens,

Brûlures!

Flammes tourbillonnantes

De l'enfer de tes yeux.

Premier fer d'esclavage!

Enchaîné, asservi,

Galérien par tendresse!

 

Mais, le pont s'est brisé

Et nos doigts ont glissé

Jusqu'à se séparer...

Première rupture ou trahison,

Première brèche...

Le désir est à gué,

Nous voilà, eaux dormantes...

 

Ta chambre s'est remplie

Du tambour de nos pas,

Des éclats de nos voix.

Les oiseaux sur le mur

Ont repris leur envol,

Tournant autour de nous

Nous effleurant de l'aile.

 

Et l'île s'est noyée

Dans les creux de la nuit.

Le phare seul lance au ciel

Sa peur de naufrager.

Murmures de la marée,

Bruits de filins rouillés,

Aux ancres attachées.

Plaintes aux souvenirs

D'antiques traversées.

 

Il pleure des embruns

Des amarres échouées...

Et ton corps désarmé,

Chavire lentement

Dans les sillages creux

De ce fauteuil satin.

 

Le temps a jeté l'ancre

Au sein de cette chambre...

Entre toi, entre moi

Toute parole est vaine.

 

Aux griffes du sommeil,

Tu luttes, sombres et renais.

Envol de l'ange,

Face à face,

Cœur à cœur,

Peur à peur...

 

Lagoya égrène des sanglots de guitare,

Pleur à pleur...

Glissement silencieux

Aux nacres de tes joues.

D'un poème sans je t'aime,

Mozart réécrit son Requiem.

"Lacrimosa dies illa"

 

Nuit en corolles

De satin bleu et noir,

Fleur à fleur reposée

Dans les vases, oubliée.

Mains ouvertes et données

Aux ombres parfumées.

 

Et les meubles étirent

Leurs jointures noueuses.

Feux des cristaux,

Carafes et flacons

Aux couleurs de l'été.

Les oiseaux ont niché

Dans le vert du tableau.

Un arbre se déhanche

Sans espoir de printemps,

Et tout son tronc se tord

A pousser au soleil

Ses bois entrelacés.

 

Tu viens de t'endormir...

Ouvertures de Verdi...

Tu rêves de Venise,

Saint Marc illuminé,

Sa place qui roucoule,

Le pont du Rialto,

Et celui des soupirs.

Un gondolier te chante

D'antiques barcarolles.

 

Et tu es Colombine

Aux feux du carnaval.

Je te sais vénitienne

Héritière des lagunes,

Des tableaux de Guardi.

"Oh, saro la piu bella!

Tu, tu amore

Sola, perduta, abbandonata"...

 

Tout se bouscule,

Mots enflammés,

Rêves et réalité...

Puccini ou Musset

" Dans Venise la rouge,

Pas un bateau ne bouge..."

 

Je reste naufragé,

Ensablé, près de toi...

Je voudrais être au large,

Dériver sous le vent.

Je voudrais être flot,

M'engouffrer au chenal.

Je voudrais être lame,

Me briser aux écueils.

Je voudrais te rejoindre,

Atteindre l'autre rive,

Accoster sur ton île.

 

Viens, viens,

Laisse-moi me baigner

Dans le bleu et le vert,

Au corail de tes yeux

Verser larmes de ciel.

 

Laisse-moi clapoter,

Déposer mes baisers,

Coquillages en fleurs,

Anémones tremblantes,

Aux nacres des écumes

Des roulis de ta chair.

 

Laisse-moi chevaucher

La houle de tes hanches

Rouler et balancer,

Danser sur tes frissons,

Ondoyer près de toi

Oh! viens, viens, viens...

 

Et tu hisses la voile

De ton bras blanc, tendu

Entre mer et ténèbres.

Je cours dans le gréement,

Saute jusqu'à la hune,

Monte dans les haubans

Jusqu'au mât de misaine.

Plus haut, plus haut,

Toujours plus haut!

 

Je dors dans la dunette,

J'y ai posé mon cœur.

Ô mon amour,

Nappe d'or constellée,

Pluie d'étoiles versant

De longs sanglots d'azur,

Souffle aux mille alizés.

 

Prends la mer,

Largue tout,

Les amarres et les voiles!

Je reste sur le quai,

Je t'attends et t'espère

Lentement, prudemment,

Serre le vent,

Vire de bord,!

 

Prends le large et...

Mes mains!

Et nos doigts ont glissé,

Cheminé l'un vers l'autre,

Creusant des ravines

Sur le satin du canapé.

Cordes tressées,

Entrelacées,

Mailles fragiles d'un filet.

 

Nos mains se lacent,

Nos doigts se nouent,

Nos mains se croisent,

Nos doigts s'enlacent...

Savant ouvrage,

Points d'Alençon,

Travaux d'aiguilles et de navettes

Tendrement engrêlés,

Tendrement lisérés,

Écrins brodés,

Fils de soie ennoués,

Points de Venise et d'Angleterre,

Points de rose et points de Bruges,

Tendre réseau,

Nos doigts festonnent des dentelles.

 

Mais nos mains se déchirent

Et nos doigts se reprennent,

Nos yeux se cherchent,

Nos mains se soudent

A la nuit qui se noie,

Dans la mer qui se brise.

Cris déchirés d'un goéland,

Lune de cendres...

Nos corps s'étoilent

De désirs magnétiques.

Nos peaux se frôlent,

Nos corps se tendent

Comme des osiers.

 

Frissons d'archets,

Vibrato d'Amati,

Méditation de Thaïs,

L'amour tressaille...

Promesse d'alliages,

Gerbes de feux et de tisons,

Coulées brûlantes

De fébriles caresses.

 

Je tremble et tu frissonnes,

Je te perds, te retrouve...

Je dessine d'un doigt

L'arcature de tes yeux,

Reprenant mille fois,

D'un trait mal assuré,

Chaque creux,

Chaque ovale

Des contours du visage.

 

Mes doigts s'égarent

Dans le brouillard

De tes cheveux,

Frisons soyeux.

 

Un ange s'est posé

Et tu fermes les yeux,

Abandonnée, lascive,

Retenant le plaisir

Qui ondoie sous tes cils,

Retenant les désirs

Qui ouvrent et qui emportent

Les écluses et les digues!

 

Au rempart de ta chair

Les lierres des refus

Délient griffes et racines.

 

J'éclate comme une bulle

Dans l'ambre de tes seins.

Tes souffles ont des promesses.

Nos corps à fleur de peau

Se lient et se déplient

Dans des sillons de volupté.

 

De joutes en élans,

Le levant se déchire,

L'horizon est en feu.

La mer a des reflets

De lande mordorée.

 

Pour un instant,

Ma main suspend

Sa course vagabonde.

Chacun se coule et se prolonge

Dans l'onde des frissons.

 

Seule la veine à ton cou

Se fait douce et saillante.

J'y sais des vaisseaux bleus,

Ancrés depuis longtemps

Et des voiles qui claquent

Quand se lève le vent.

 

L'un à l'autre scellés,

Nos corps décorsetés

Emmêlent leurs lianes,

Tourbillons affolés

De joies et de délices

En vrilles constellées.

 

Sommeil de l'ange.

Moi, je te sais fragile

Comme souffle de brise

Et... je reste éveillé

Aux portes de ton corps.

Éternité, ô douce éternité!

 

Perdus et immobiles,

Le temps passe sur nous

Emportant nos passions...

 

Et ta chambre s'anime.

Aubade au jour qui naît!

Les oiseaux doucement

Ont repris leur envol

Et franchi la fenêtre,

Emportant dans leurs ailes

Nos soupirs et nos songes

Emplis de volupté.

 

La mer s'est retirée,

Effaçant nos caresses,

Désourlant dans ses plis

Nos extases d'écume,

Dentelle de soie grège.

 

Et l'aube se déverse.

Dans la brume a surgi

Le fantôme laiteux

De ton île Tristan.

Son phare lance au ciel,

Pâle de la nuit blanche,

Sa joie de rescapé.

 

Chaque matin nouveau

Est une nouvelle chance!

Mais il faut se quitter,

S'arracher l'un à l'autre.

 

Porteras-tu le deuil

Des heures envolées?

Porteras-tu le deuil

Du temps, qui s'est enfui?

 

Nos yeux s'ouvrent au jour,

Mais toi seule as capté

La lumière des étoiles,

A présent, endormies

Et gardé l'infini

D'étranges voies lactées...

 

L'aurore a déchiré

Les tentures de la nuit.

Nos mains se brisent,

Défaisant un à un,

Tous les nœuds

De l'amour.

 

Mes lèvres scellées aux tiennes,

Se déchirent, se reprennent.

Ton corps tremble et frissonne,

Et de froid et de fièvre,

De peur et d'abandon.

 

Nous glissons l'un et l'autre,

L'un sur l'autre et en l'autre,

Au sablier du temps.

Nous mourons l'un dans l'autre

Aux lueurs vacillantes

De nos regards mouillés,

Affolés et noyés.

 

Nous nous désamarrons,

Barques vides, échouées

Aux sables de la grève...

 

Tout est consumé.

La nuit éteint ses incendies

Et le jour qui renaît

A des pointes de feu.

 

Adieu ma mie,

Adieu!

Commenter cet article

J
L'idée , c'était de donner l'unité à ce poème! La parution morcelée pouvait faire perdre le souffle poétique! Merci Pénélope de votre sensibilité!
Répondre
P
Quelle belle idée de nous faire revivre cette nuit blanche. On aimerait simplement qu'elle ne se termine pas. J'aimerais souhaiter aux deux amants de se retrouver très vite, mais cela dépend de la plume du poète. Dans la vie, on n'est jamais sûr d'écrire le mot fin à une histoire. Seule la mort met le point final à toutes nos aventures terrestres. Et là, comment ne pas penser au texte sur l'âme ? "Un mythe pour les uns, un salut pour les autres!"
Répondre