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Ordre et désordre 2/3

Publié le par modimodi

L'art nous offre des œuvres dont la beauté est issue du hasard ou du désordre organisé. Qui peut dire comment naissent les créations ?

Selon Hésiode, au commencement était le Chaos qui a donné naissance au Ciel et à la Terre. Leur union a engendré Chronos, le monstre du Temps ! L'histoire du monde se confond donc avec l'histoire des dieux. Au choix de chacun, les mythes ou les religions !

Hormis ceux qui attribuent au hasard, sans l'intervention d'un démiurge, la grande architecture de l’univers, dans la Genèse, le tohu-bohu et le chaos ont permis au souffle de l'Esprit d'ordonner la Création, en passant de la nature astrologique, botanique, zoologique à la Vie et à la création anthropologique de l'Homme !

Du désordre à l'ordre érigé en beauté, il y aurait peut-être une intention, une intervention pour structurer et mettre en forme !... "L'intelligence" primitive en serait la cause, nous en serions les conséquences faites de qualités et de défauts, des avatars de la perfection ! Mais peut-on dire alors que le désordre est informel ?

Souvent est cataloguée de désordonnée par ses pourfendeurs, une œuvre jugée incompréhensible, pas forcément irrationnelle. Les contemplateurs et les critiques recherchent l'originalité, la surprise, la transcendance, l'inédit, un au-delà d'eux-mêmes. Mais le créateur n'obéit pas aux mêmes lois ou critères que le spectateur qui examine postérieurement sa production.

Les compositions par l'aléatoire ou la dissymétrie, les réalismes crus, moches, choquants ou volontairement dérangeants, les faux désordres conjugués aux pluri chromismes peuvent exercer une beauté inattendue ! Le désordre est un effet de l'art. Les sons apparemment anarchiques de composition de musique sérielle, la précision des détails dans les tableaux de Bosch ou de Bruegel, les chronomes d'Opalka, les noirs de Soulages en sont une illustration parmi tant d'autres.

L'énigme émotionnelle réside peut-être dans le passage de l'ordre au désordre et vice-versa, que nous exerçons volontairement ou qui nous bouleverse inconsciemment. Perception et sensibilité nous sont à la fois impénétrables à l'explication immédiate et spécifiques à chacun.

Dans le fond, c'est l'analyse orientée de l’œuvre qui cherche un ordre esthétique en dégageant des lignes, des techniques et des logiques rationnelles pour en reconstruire le réel. L'attitude est la même en art qu'en sciences ! Mais la dissection enlève le charme à l'anatomie.

Sans vouloir être présomptueux et se comparer à l'hermétisme novateur et l'intensité poétique d'un génial S. Mallarmé, quelques "écrits en liberté" entrent même malgré eux, dans une très lointaine approche de cette catégorie.

La nouveauté sémantique d'expressions détournées, les équivoques sonores des mots, les facétieux néologismes bouleversent la synesthésie comme l'ordre préétabli de l'écriture normalisée ou de la tradition poétique. Elle ouvre sur un possible lexical et littéraire en devenir. Elle nous dépasse dans notre conception d'humain confronté à la tradition classique.

Les anachronismes ou les audaces néo langagières et narratives nous bouleversent face à notre  propre logique, à celle du temps et de notre propre fin. Car malgré tout, nous aspirons à comprendre tout en rêvant toujours d'un ailleurs voire de l'infini.

L'intuition est une illumination, un flash éphémère, un bouleversement d'avant la raison, un désordre illuminatif. Elle est l'élan brut de l'intériorité, le souffle vital de la création. Elle est puissance à révéler. Qui peut ici expliquer comment la tempête sous le crâne, le désordre des idées, le fatras des mots, les figures tordues du style, les expressions boiteuses peuvent trouver un sens ?

Surprenant désordre, à vrai dire volontaire dans son dessein d'écriture ! Car bien sûr, les brouillons chargés de ratures enlèvent un peu de naïveté à la composition sauvage ! Il y aurait donc de l'ordre caché dans le désordre apparent et de l'éblouissement dans l'agencement des mots ? La nuit criblée d'étoiles a éraillé le ciel...

L'individu perçoit le monde par sa sensibilité et le démontre parfois par un étonnant débordement de ses émotions ! La complexité humaine est associée souvent au plaisir de la découverte. Comte et Bachelard ont exposé comment l'ordre engendre des lois et comment le désordre n'est au fond composé que d'apparences à hiérarchiser !

Du désordre des éléments, à la structuration des expériences, la science progresse par essais et tâtonnements successifs. Elle structure et définit des principes, une chronologie, des enchaînements. Elle met de l'ordre et organise des éléments, des classes, des familles, des atomes, de l'infiniment grand à l'infiniment petit... Le progrès trace son chemin, dès qu'il sort du microscope ou du laser pour s'appliquer, à la nature, à l'homme et à l'univers. Il est sans cesse en marche.

De l'incompréhension naît le sublime, la beauté n'en est qu'un accident, une formulation humaine. L'ordre ou le désordre de la cosmogonie, l'immensité incalculable des astres crée l'impénétrable splendeur de la voûte étoilée.

Nous ne sommes pas programmés avec exactitude. Nous ne sommes pas une mécanique huilée, une horloge précise à l'abri des dérèglements. Ce sont nos grains de sable qui remplissent le sablier du temps. Notre sablier ! Nous sommes toujours des vivants provisoires, des passants transitoires, nous existons dans le désordre des instants intempestifs ! Nos actions temporisent notre durée de vie. Nous prenons la pause pour éviter l'arrêt ! Nous sommes des lampions dans la nuit, des passagers en transit vers les étoiles du temps sidéral !

Des petits mouvements propices à notre cœur nous emballent parfois et nous exaltent les sens. Une rencontre peut nous troubler ou nous bouleverser et déclencher notre sensibilité. A la manière de l'enthousiasme du spectateur quand il trouve l’œuvre en conformité à ses attentes ! L'émoi qui le trouble est une croisée du cœur entrouverte, une porte ouverte en lui. Son cœur est au hublot et ses larmes ont le goût de sel de l'émotion qui le submerge. Elle est la contemporanéité et la synchronie du rendez-vous avec lui-même ! Saura-t-on jamais si l'expérience est alors momentanée ou définitive ?

Des causes multiples sont la source de la satisfaction. L'éventail peut aller de la simplicité subitement dévoilée par la compréhension de l’œuvre jusqu'à la pure séduction du mystère ! Tout comme les mythes portent les rêves du monde, chacun de nous porte ses secrets dans la contemplation intense et mystérieuse du réel.

La tête nous tourne. Chacun de nous ignore le sens caché de sa vie. Ce qu'il perçoit comme le désordre de ses pensées et de ses intentions suit l'ordre secret de sa destinée. Il n'y a jamais de non-sens, il n'y a que du sens mal perçu.

Le sens commun comme le bon sens, censés être largement partagés se heurtent déjà aux limites de notre capacité à les intégrer. Ils ne s'enseignent pas. Alors le sens le plus essentiel de notre existence reste à jamais ce secret qu'on croit garder, alors qu'il nous échappe. Voltaire nous l'a suggéré : "Dire le secret d'autrui est une trahison, dire le sien est une sottise." (L'indiscret)

 

Commenter cet article

C
" Chacun de nous porte ses secrets dans la contemplation intense et mystérieuse du réel."
A chacun sa structure de pensée et sa capacité d'émerveillement ou d'indifférence. C'est peut-être le désordre organisé d'une œuvre d'art qui nous arrête, nous interpelle. On admire à nouveau,.. on voit, on est dans l'image... on revient...Certains photographes ajoutent un excès de coloration intense pour capter le regard...
" La nouveauté bouleverse l'ordre préétabli. Elle ouvre sur un possible en devenir, elle nous dépasse dans notre conception d'humain confronté à notre propre fin, rêvant toujours de l'infini."
"L'intuition est un bouleversement d'avant la raison, un désordre illuminatif. Elle est l'élan brut de l'intériorité, le souffle vital de la création."
Votre texte est une oeuvre de qualité, je n'ajoute plus rien !
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P
Aujourd'hui votre texte nous montre (si besoin en était), toute votre culture, votre capacité d'analyser, de présenter, de parler d'un sujet quel qu'il soit, avec finesse, intelligence et passion.

Toutes ces idées, qui ont l'air d'être "sans queue ni tête" sont en réalité, écrites dans un "désordre" très bien organisé pour nous amener à réfléchir sur le temps qui passe, le sens de notre propre vie, notre façon de percevoir les choses...

Merci pour votre travail.
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J
Merci d'apprécier, Pénélope! On ne peut pas toujours être trop relâché!