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Lettre au marchand de sable

Publié le par modimodi

Tu dois avoir fait fortune depuis deux mille ans et des poussières que tu nous en jettes plein les mirettes ! Si je pouvais refaire ma vie, je choisirais ton beau métier : marchand de sable ! Je peux t'en donner les raisons :

Avec toi ! Jamais de chômage ni de pénurie de matière et tout le monde t'aime, t'attend ou t'espère !

Celui-là te fait confiance les yeux et poings fermés. Il dort le jour, sur ses lauriers et la nuit, comme un ange dans le poudroiement des étoiles !

Celui-ci rêve les yeux ouverts de bâtir ses châteaux en Espagne ! Mais la mouvance de ses songes enlise un à un ses projets qui s'abattent en silence comme des châteaux de cartes !

Sur le tas, ces pauvres ouvriers enlisés dans le conflit, font la grève en se disant qu'ils sont loin les temps heureux où l'on pouvait faire des pâtés sur le sable des grèves !

Dans cette chambre, des parents t'implorent. Ils sont à bout de contes, de légendes et d'histoires merveilleuses. Ils ont appelé les bonnes fées et même les ogres à la rescousse ! Rien n'y fait, ils implorent en urgence ton passage pour endormir leur petit monstre !

Sur la scène, une miss à paillettes, pour briller de mille feux de paille et d'audimat, jette à ses fans émerveillés et en délire un peu de ta poudre aux yeux !

Dans le lit de la rivière, le fiévreux orpailleur espère le pactole et cherche à lire sa bonne fortune, dans chaque grain de ta boue aurifère !

Oh ! Le monde sait comment te mettre en boule et en tas. L'homme en butte à lui-même te prend en grippe, en te glissant dans l'engrenage de sa vie qu'il espère irisée. Il veut t'en faire voir de toutes les couleurs…

Au bord de la mer, il te présente parfois à quelques artistes du dimanche... Ceux qui te composent un tableau polychrome et qui t'enferment dans des bouteilles dans l'illusoire espoir de retrouver les murmures des vagues et les soupirs des sirènes. Ceux qui te sculptent une statue de rêves éphémères, emportés aux caresses du vent, en milliers d'envols azurés.

Ah ! Tragédie écologique, souillure irrémédiable quand un imprudent te fait broyer du noir et que ta plage porte, en un long crêpe de mélasse mazoutée, le deuil de la liberté des oiseaux sacrifiés. Et là, cet autre voudrait te faire voir rouge quand en matador orgueilleux, auréolé de lumière crue, il dispute au taureau sa gloire, dans ton arène ensanglantée !

Moi-même, je te connais bien ! Tu portes le visage de l'enfance. Tu t'es moulé à la fantaisie de mon bestiaire imaginaire. Tu t'es donné à tous ! Aux enfants dans le bac de leur cour d'école, aux vaguelettes mousseuses, aux coquillages de la plage, aux pas des caravanes, aux dunes de ma Flandre !

Tu as enchanté mes vacances. J'ai paressé sur ton coussin blond et doré, préférant mille fois la douceur de ton banc à celui de l'école. J'y ai gravé mon cœur en l'enlaçant à celui de l'exquise insouciante qui a semé ses premières étoiles dans mes yeux. Je ne savais pas qu'elle préfigurait la Beauté et qu'elle m'offrait son premier visage de Muse, que je n'ai eu de cesse de chercher à retrouver dans mes mirages.

Ô sable de mes jours et mes nuits ! Tu t'es donné aux nues ! Je t'ai lancé dans le vent par poignées, tu as rougi mes yeux ! Tu t'es fâché dans le ciel en tempête, tu t'es levé en tourbillons en hurlant ta colère !

Tu t'es frotté à moi ! Tu as abrasé de peines et d'accrocs le parchemin de mes jours. En un papier de verre, tu as poli mon cœur.

Tu t'es offert à moi pour poudrer chacun de mes pas sur mon chemin d'aventures sentimentales. Chaque empreinte laissée au hasard des rencontres était aussi la tienne quand aux quatre vents de mes errances amoureuses, j'effeuillais patiemment les petites fleurs d'amour. 

C'est encore toi qui m'as conduit aujourd'hui auprès d'Elle, au désert de son cœur, pour y cueillir l'unique rose des sables. Celle que j'appelle ainsi, ma Muse, la seule qui puisse retrouver l'eau dans le puits de mon cœur. L'unique qui me fait traverser l'étendue de l'amour.

Grâce à toi, semeur d'illusions et grâce à elle, l'amour ne me quitte plus et tu ne me quittes pas !... Tempus fugit !... Mon cadran solaire repose dans l'ombre de la nuit qui s'avance ! Mais toi, inlassablement, obstinément fidèle, tu t'égrènes et t'écoules en silence, au sablier blanc de ma vie ! 

Tu es en chaque grain, un morceau de moi-même, un éclat de la roche du temps de ma mémoire. Tu es mon éphémère et ma durée, ma minéralité qui m'a fait sable et montagne. Tu es le paradoxe de la certitude qui entretient l'illusion humaine du sablier : trois minutes chronométrées dans une existence, un instant d'éternité pour toi, une dérisoire solution finale pour mon œuf à la coque !

Comme si, je pouvais en le retournant renverser la Vie et renverser l'amour et en remplir mon cœur ! Et quand bien-même, je le pourrais, je ne saurais empêcher son ruissellement. Tout au plus, puis-je, sans avoir l'impression qu'il se vide, emmêler mes mots d'amour et mes élans ! Tout au plus, puis-je coller mon oreille contre son cœur pour percevoir les battements du temps de vivre, du temps d'aimer et d'espérer. Tout au plus, puis-je compter les intervalles de ses silences !

Mais pourrais-je percevoir l'imperceptible froissement des jours qui s'écoulent en chacun de ces grains. Retrouverai-je mes souvenirs en les égrenant et revivrai-je au hasard de leurs évocations des fragments d'émotions ?

Tout au plus, puis-je tenter d'aimer jusqu'au dernier souffle, en guettant le dernier grain. Si l'amour m'a bouleversé et renversé, toi, tu sais bien que le destin répand ses pleurs de tristesse ou de joie, qu'il perle ou se déverse en gouttes de rosée et de sang et qu'il ne remonte pas son cours, sauf dans le mystère ou le néant.

Ô toi, marchand de sable, au moins, t'a-t-on dit que le moindre de tes grains voudrait revoir la mer ? Moi aussi ! Je désirerai ardemment non pas revivre mais vivre un jour, rien qu'un jour pur de lumière et d'amour avec celle qui tient en ses mains et son cœur, mon propre sablier. Tu vois, j'ai confiance ! Je t'écris les yeux fermés dans cette nuit que tu as étoilée !

 

 

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P
Bien jolie lettre.
Ce soir,le marchand de sable ne fera pas fortune avec moi.
Après une journée au grand air au pied d'un joli lac bleu, pas besoin de berceuse pour m'endormir.
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M
Merci Pénélope! Efficace, le marchand de sable! Je viens juste de me réveiller après six jours!