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Lettre du berger à la bergère

Publié le par modimodi

Ah oui ! Tu me l'avais pourtant promise, l'heure du berger et de ses délices ! Tu me l'avais jurée ! J'attendais cette heure favorable à l'amour où le ciel et la mer moutonnent de milliers de petits nuages blancs de bonheur qui dansent avec les voiliers ! Ah non ! Ma petite ouaille, rien ne devait me manquer !

J'avais sur mon cœur, piqué l'étoile du berger que la belle Vénus avait constellée aux corps de ses nombreux amants. Tu étais si belle, ma bergère d'Aphrodite, que j'en étais troublé comme le bon Saint-Antoine de Flaubert.

Hier, ta beauté inspirait tendrement mes élans bucoliques. Toi, Chloé, moi, Daphnis, nous prenions le temps de nous aimer. La nature était notre livre d'images et chaque jour était apprentissage ! Notre idylle champêtre était sans doute trop belle ! Il a fallu que tes amours transhument et que tu m'envoies paître !

J'étais doux comme un agneau, tu me voulais bélier, tu m'as pris pour un bouc ! Nous nous tenions par la barbichette, tu me tins par les cornes ! Ah ! J'ai mis mon âme à nu, toi, tu as mis ton corps. J'eus beau te répéter : "Je t'aime à la folie bergère !", c'est moi qui fus de la revue ! Adieu troupeau, en route, belle troupe ! Belles belles bêlent ! Avec ma plume de joli paon et toi, tes plumes, je ne pouvais lutter !

"Changement d'herbage réjouit les veaux !" Alors non ! Je ne vais pas pleurer même si je n'ai plus qu'à me faire vacher et à abandonner ma houlette pour un pieu !...

Oui ! Tu me joues du pipeau ! Mon Amaryllis, ma fleur incomparable, tu me chantonnes des pastourelles au son de ta musette et tu me contes des histoires à dormir debout ! Moi, j'en ai par-dessus la tête et toi, tu prends tout par-dessus la jambe !

Je te laisse volontiers à tes rêves de merle blanc ou de mouton à cinq pattes. Je suis prêt à t'envoyer sur les pâquerettes et t'expédier sur le champ fleuri pour te joindre aux stars du Lido ou du Moulin Rouge, comme toi, pailletées dans la constellation du Bélier ! Tu pourras devenir meneuse de revue et côtoyer la Goulue et Valentin le désossé.

Oh vains ovins, plaisirs à la Toulouse Lautrec ! Je ne veux pas tourner chèvre comme ces vieux biquets, bêlant d'une voix chevrotante, devant leurs cabrioles de music-hall, leur admiration impuissante ! Faute de paître, ils se repaissent de visions érotiques, croyant pour un soir, avoir le droit de vaine pâture, oubliant qu'ils y ont mis le prix. Tous repus avant même d'avoir pu !

Je ne vais pas à mon tour, friser le ridicule et chercher à conquérir ta sexy toison d'or et ta fleur d’edelweiss ! Ô ma bergère, s'il te venait le désir de quelques sensations lascives et impudiques, je ne me sacrifierais pas sur l'autel de ta propre luxure et de tes paillardises pour, sans le moindre miracle, devoir comme Isaac, t'y laisser ma peau ! Si je suis galant avec toi, je ne suis pas pour autant un débauché. Je peux supporter ton French cancan mais pas les cancans.

Et si tu crois que je vais t'aimer les yeux fermés, passer mes nuits à compter les moutons et laisser le loup rentrer dans la bergerie, tu t'égares ! Un berger est toujours sur ses gardes. Je veille, fidèle comme un chien !

Mon cœur n'est pas fait pour la pâture. Tu peux donc bêler ma belle, avec ces jolies agnelles. Sur les airs d'Offenbach, tu as tout loisir de te vautrer sur des peaux de mouton avec quelques brebis, galantes ou galeuses, poulettes déplumées et mannequins aux plumets ! Moi, je ne fais pas partie de ce troupeau.

Non ! Moi, je n'ai pas l'instinct grégaire des moutons noirs des années folles qu'un sein dénudé affole. Je ne suis pas un moutonnier, je ne te suivrai pas comme un mouton de Panurge ! J'ai une haute opinion de l'amour, je reste avec mon cheptel d'idées qui défrisent dans mes alpages de la pensée ! Ma bergerie me suffit.

D'ailleurs, tu ne me connais pas, vraiment ! Oui ! Je peux ruminer ma rancœur. Ma romance d'hier, ma douce pastorale peut devenir un péan, un redoutable chant de guerre ! Ton pâtre peut troquer sa flûte pour une bombarde, le mouton peut devenir enragé ! Je ne vais pas me laisser tondre la laine sur le dos. J'ai la patience et l'endurance du mérinos ! Prends donc cette missive mâchée et remâchée comme la réponse ruminée du berger à la bergère !

Oh ! Je sais qu'on imagine toujours avoir un destin ! Mais pour avoir celui de Jeanne, la p'tite bergère de Domrémy, il ne suffit pas de garder les moutons, d'avoir une bonne oreille, il faut aussi être pucelle ! Pour toi, c'est grillé, comme l'a dit la rumeur d'Orléans ! Tu t'es trompé de noble cause, tu as filé un mauvais coton, ta petite vertu a filé à l'anglaise !

Le temps de l'amour, s'est dégradé ! Tu as déjà perdu la tête ! Tu ne peux pas comme Marie-Antoinette, la bergère à Louis, mener la vie de château à la ferme du Trianon, dans ta robe à la polonaise. Il est temps de revenir à tes moutons. Moi, j'ai par trop déchanté, je n'ai plus en tête qu'un p'tit air révolutionnaire. Je jette mon bonnet phrygien par-dessus le Moulin Rouge. Nom d'une crotte de bique, si je donne encore de la voix, c'est uniquement pour te prévenir : « Il pleut, il pleut bergère, rentre tes blancs moutons ! »

 

 

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