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Lettre à marraine Jeanne : le presse-purée

Publié le par modimodi

Je passe ma vie à Menton à me presser le citron pour relever la fadeur de mes écrits. Je cherche à obtenir un jus acidulé pour piquer la curiosité de mes lecteurs. Mais certains qui sont aussi bêtes que leurs pieds me reprochent de faire plutôt du jus de chaussettes.

Tandis que je me fâche, d'autres me suggèrent plutôt d'écraser les raisins de ma colère et de donner de l'ivresse à mes propos. A tous ces fâcheux, j'ai bien envie de balancer la purée ! Oh ! Je ne parle pas de la purée septembrale du pressoir, chère à Rabelais. Cette cuvée-là, je la réserve en partage, aux amateurs de bon vin, pas à des bourrus, bouchés et agressifs. Ce serait négocier et me fouler en vain !

Non ! Je ne vais pas perdre mon temps en patati et patata pour ce tas de tubercules terre-à-terre qui passent leur temps à éplucher mes textes ! Je conseille plutôt à ces patates en robe des champs de s'écraser et de filer comme des rattes. Car je leur réserve le fouet et j'appuie moi-même sur leurs grosses têtes au carré !

Je leur réserve ma moulinette car je vais les réduire en purée ! Ensuite, ils pourront toujours venir ajouter leur grain de sel ! Mais qu'ils ne viennent pas se plaindre !... C'est même une récompense et un cadeau que je leur offre car j'ai gardé de mon enfance le doux souvenir du presse-purée, à grandes pattes d'araignée ! Quand l'ennui ou les tracas s'installent, son nom de passe-vite m'étonne voire me fascine encore aujourd'hui.

Je te revois Jeanne, ma jolie marraine, la main sur la boule rouge de la moulinette, tourner la manivelle. Moi, accroché à ton tablier, je voulais évidemment, sur la pointe des pieds, presser et malaxer avec toi. J'étais fasciné par les pommes de terre tièdes qui en passant dans les couteaux se comprimaient pour former une pâte compacte, mi-blanchâtre, mi-jaunâtre, de plus en plus fine, à chaque passage. Le lait et le beurre doux qui fondaient et s'amalgamaient au fur et à mesure rendaient l'ensemble peu à peu onctueux et crémeux ! Une délicieuse promesse...

J'ai conservé dans ma mémoire olfactive l'odeur douceâtre qui émanait du mélange de cette écrasée avec le parfum Cologne de ta nuque et de tes épaules, penchées sur le carrousel du moulin à légumes. Je garde vive la sensation sucrée au bout de mon doigt léché. Car le défi consistait à tromper ta vigilance pour furtivement glisser mon majeur sur les parois de l'appareil et ramener ainsi un bonbon de mousseline. Ce plaisir culinaire et alchimique participe encore aujourd'hui au bonheur sans mélange de mon enfance !

Aujourd'hui, c'est le temps qui passe vite, trop vite et qui malaxe les impressions et les images en ma mémoire. Je me presse dans mon époque ! Je peux chantonner la complainte du progrès de Boris Vian et célébrer : "la tourniquette à vinaigrette, le ratatine-ordures et le coupe-friture, le canon à patates et l'éventre-tomates."

J'ai remplacé mon presse-purée par un mixer et un blender ! Je me suis installé dans la vie. Je fais partie des grosses légumes, des huiles et des truffes avec lesquelles je fusionne et mitonne des potées d'activités. Mais avec lesquelles, je fais aussi des ratas et des ratés.

Purée de nous autres ! Sans avoir la tête comme une patate ni pris trop le melon, je brasse encore de l'air mondain et souvent des idées dans des cocktails. Je suis même parfois dans la panade et je dois alors compoter quelques pommes de discordes.

Au final, j'ai toujours su sortir des purées de pois et éviter de me retrouver dans les bouillies et les marmelades de tracas. Pourtant, imperceptiblement, je sens bien que c'est la vie qui me pressure. Je me tasse et je fonds lentement dans l'épaisseur des jours. Je touille dans mes souvenirs qui s'entassent et s'emmêlent en mon cœur. Je les panache et les métisse dans l'émotion de mes nuits blanches et mes nuits noires.

Par nostalgie, j'en garde encore parfois, un peu gros sur la patate, pourvu qu'elle demeure douce !

 

 

Commenter cet article

M
Un revenant !!!! quel plaisir !! où étais tu passé ????
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M
Vous êtes un expert de la " patate " ! moi, du navet...
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M
Auriez-vous le melon? Par ma barbe-de-capucin, grand merci, MADAME!