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Lettre aux pauvres pêcheurs : le tire-bouchon

Publié le par modimodi

Pauvre prêcheur que je suis ! Pauvre pêcheur que tu es ! Il nous faudrait un tire-bouchon mais nous n'avons qu'un hameçon !

Nous sommes frères sans le savoir ! Toi, tu pêches par passion moi, par manque de modestie !

Même destin, même ligne de conduite ! A la fin de ma ligne d'écriture, au bout de ta ligne de pêche, toi, tu amorces et tu tends un appât aux poissons, moi, j'esquisse et je tends des appâts à ma muse !

Toi, tu jettes et lances ta ligne à l'eau moi, je me lance et je m'y jette ! Mais vaine attente ! Pas de poisson vorace, pas de muse attirée ! Rien ne mord à l'hameçon ! Alors d'impatience, tu tires, tu tires sur le bouchon, et moi, j'étire, j'étire ma tirade mais la chance s'est déjà tirée ! Elle tire-bouchonne en faisant des ronds dans l'eau et des remous dans l'encre !

Avec toi, ils peuvent rester heureux et vivre vieux, tous les poissons !... Peut-être parce que tu pousses un peu trop loin le bouchon dans l'eau comme moi, dans la facilité ! Quand tu crois faire une touche, ta ligne chargée de plombs plonge et s'enfonce. Tu espères avoir fatigué le poisson mais tu ramènes un pneu crevé ou une godasse à la semelle édentée.

Idem ! Quand je crois avoir ferré l'idée, ma pensée plonge et je m'enfonce dans les remous ! N'ai-je pas assez de plomb dans la cervelle ? Résultat commun : déception au bout de la ligne ! Poisson d'avril ! Y'a que lui qui frétille !

Si tu espères la pêche miraculeuse, tu peux t'armer de patience et bâiller comme une carpe en attendant que ça morde ! Rêve donc, les yeux dans les vagues et dans l'eau. Alors, tu seras heureux, même s'il te sera bien difficile d'hausser le thon, d'harponner le poisson-volant, de capturer le poisson-chat, de réveiller le poisson-lune, de faire avancer le mulet et de faire trotter l'hippocampe !

J'ai moi-même tenté de ravir les muses en les appâtant de mes mots doux ! Mais piqué au jeu, c'est moi qui me suis fait prendre à l'appel des sirènes. Érato a trouvé mes élégies tendres mais trop tristes ! Euterpe et Polymnie ont moqué ma poésie dissonante aux pieds tordus et piqué tous les vers au bout de mes lignes.

Impossible de m'écrier : "A la fin de l'envoi, je touche !" Le succès m'a fait un pied de "Nez". Au final, ce sont elles qui m'ont jeté le trouble et ramené dans leur filet, mort d'amour et séduit par leurs tournures littéraires ondoyantes. Hélas ! Elles se sont dérobées et détachées, en n'offrant à mon style que de superbes queues de poisson !

D'énervement, nous aurions bien tous deux, le droit et l'envie de noyer le poisson ! Car, plus le temps passe comme l'eau sous les ponts, plus nos vies de pêcheurs ressemblent à une partie de pêche de nos passions filantes comme des poissons !

Elles nous précipitent dans la nasse des jours. Impossible de s'en échapper ! Les ans coulent dans l'entonnoir et accumulent leurs bouchons au goulot d'étranglement. Nous sommes pris dans l'embouteillage du temps et de l'espace. Il nous faudrait plus que jamais un tire-bouchon universel inoxydable mais notre destin s'en tamponne. Il nous entortille dans les circonvolutions du hasard. 

Pauvre prêchi-pêcheur que je suis ! J'aimerais bien avoir un tire-bouchon pour déboucher les oreilles de ma muse ! Pourquoi n'ai-je qu'un hameçon pour taquiner le goujon de l'inspiration ? Ne devrais-je pas arrêter de mettre ma plume en tension et l'encre en ébullition, dans l'encrier sans fond de mon cœur tourbillon ?

J'ai même sacrément dû lui en boucher un coin car la Providence s'est bouchée les yeux et les oreilles. Elle est sourde comme un pot bouché à l'émeri ! Avec elle, je cours le risque d'être le dernier bouche-trou de la littérature ! Pour déboucher l'horizon et les perspectives de ma muse, où trouverai-je le tire-bouchon magique ? Il me faut, sans aucun doute, bien plus qu'un poinçon pour piquer l'impression, éperonner l'expression et pêcher l'émotion !

Mais sur la berge, nous voilà, bien toi et moi, tous deux bredouilles ! Avec l'âge, on prend plus de chimères, d'épinoches et de brèmes que de poissons d'argent. On prend de la bouteille que l'on jette à la mer ! En vain, pas de réponse !

Nous buvons la piquette de l'amertume et du dépit jusqu'à la lie. Nous ne sommes pas comme les bons vins, nous ne bonifions pas en vieillissant. Toi, si ton épuisette et ta bourriche sentent le renfermé, moi, je repousse du goulot de mon encrier ! Nous sommes sans doute, mal embouchés, nos espoirs sont éventés !

Nous cherchons des débouchés mais la vie qui nous fait des tours de cochon ne nous donne pas le bon tire-bouchon, elle nous vrille. A tire-larigot, elle nous le fait à l'estomac et joue les tire-au-flanc. Pas moyen de fuir à tire-d'aile d'oiseau lyre ou à grands coups de nageoires.

L'expérience nous conseillerait peut-être d'imiter le poisson. S'il veut sortir la tête de l'eau, il ne doit pas rester ferré au bout de la canne, agrafé à son leurre, à ramasser à la cuiller. Si le tire-bouchon veut remplir son office, il doit se pousser du col et se détacher du bouchon.

Gentil pêcheur, garde ta ligne de flottaison ! Inutile de tirer sur tout ce qui bouge ! Écrivain, tu as beau décanter, tes écrits demeurent vains et tu restes en carafe. Accroche-toi à l'idée comme le tire-bouchon au flacon. Sois de mèche avec elle. Ne donne pas dans le vice de l'hermétisme, tire-toi de ce mauvais pas en lui tournant le dos. Prends appui sur ta pensée et élève ton esprit !

Si les belles lettres sont des vins de grande garde, pour libérer leurs arômes, je devrais moi aussi creuser comme le tire-bouchon, dans le bon sens et trouver le levier qui soulèvera l'inspiration. Elle doit jaillir, elle doit sauter comme un bouchon de champagne sans coincer la bulle au tirage ! Perçons amis, ensemble dans l'existence et hâtons-nous avant qu'elle ne nous taraude ou que le bouchon ne s'effrite ou ne casse !

Alors tu vois, pêcheur plein d'espoir comme moi, je me réjouis de notre entente. Quand tu visses, moi je dévisse et réciproquement ! Nous tournons en rond comme une hélice ! Ta ligne flottante zigzague comme un ruban au vent. Moi, je m'enroule avec ivresse dans les boucles de mes expressions alambiquées. Chacun de nous tire-bouchonne comme la queue des comètes dans son ciel d'illusions. 

Au fond, nous ne sommes que de pauvres et simples pêcheurs, maladroits mais émérites !

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