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Boîte aux oubliettes : lettre en absence 2/2

Publié le par modimodi

 

Pourquoi veux-tu me délaisser et laisser au mauvais vent d'oubli ma boîte aux lettres ?

Quel gaspillage de temps et d'écriture, d'élans et d'expressions spontanées ! Autrefois, nous laissions parler nos sentiments, tous deux exaltés et intarissables d'éloquence. Pourquoi supprimer ou laisser tarir les preuves matérielles de nos cœurs en correspondances ?

Nous étions en symbiose épistolaire. Toujours de l'authentique, jamais de vulgaires copies ou d'emprunts dans la prose de quelques romans de gare. Notre amour véritable pouvait se lire entre les lignes. Ma boîte aux lettres était comme une salle d'attente pour mon cœur en consigne. Je n'imaginais pas t'attendre un jour, au terminus.

Notre passion avait ses lettres de noblesse et toutes les majuscules de l'AMOUR. Nous pouvions y puiser toutes les combinaisons inspirées pour décliner nos sentiments en lettres de feu de joie ! Nous avions l'humeur fantaisiste et vagabonde, notre boîte était débordante d'imagination.

Aujourd'hui, le clavier noir de mon ordinateur ou de ma tablette les a figées. Plus de belle écriture. Elles attendent mon doigt ou mes pouces pour marteler les mots d'une passion virtuelle.

Hier, ma main imposait sa pression à la plume choisie, grasse, légère, épaisse. La trace était sonore et visuelle, je te faisais signe. La conception de mes désirs se transposait sur chaque page. Le froissement, l'effleurement ou la griffure sur le papier étaient un prélude à notre sensuelle expression physique, à nos prochains et soyeux touchers. En gravant, toi et moi, nous apprenions à nous aimer.

Nous prenions notre pied au pied de la lettre et nos lettres comme nos corps étaient liées et déliées, penchées et entrelacées dans les jambages. Nous en possédions l'élégance. Notre sincérité avait un accent grave, nos cris, de petits accents aigus, notre étonnement, un joyeux accent circonflexe. Aucune faute de grammaire pour exprimer l'intensité des émotions.

Au plus profond de nous-mêmes, nous allions puiser l'essence de nos sentiments dans l'étymologie de l'amour ! Tous nos mots étaient consacrés. De la racine de nos vibrations phonétiques à la terminaison de nos vocables, nous en exprimions toutes les nuances à chaque missive échangée. Chaque pli cacheté frémissait de la puissance de notre sensibilité et du bruissement de nos écritures, caresse impatiente et fiévreuse de la plume sur le papier. La boite aux lettres de nos désirs, porte de rêves et d'évasion en frissonne encore.

Chaque écrit était sans équivoque, expressif, pittoresque, lyrique ! Nous nous aimions au sens propre, le sens figuré n'était que stylistique. Notre langage était clair comme la lumière en nos pensées et la clarté dans nos désirs.

Mais aujourd'hui tout a changé. Pas besoin de me l'envoyer dire. La boîte aux lettres vide est le symbole de ton amnésie. Plus d'autre envoi désormais que moi-même sur les roses et quelques inutiles dépliants publicitaires !

Je vois bien que tu manques à ton serment par négligence ou reniement. Tu me jettes aux oubliettes de notre histoire comme un manuscrit à l'oubli des esprits. J'ai tout le temps de méditer dans ma cellule de réclusion et de chercher si nos écrits avaient quelques lacunes.

Je ne les ai pas chiffonnés de colère ! Je les regarde, ému de constater que les couleurs sont défraîchies, laissant un sentiment d'estompe et de flou... Il est paraît-il possible aujourd'hui de restaurer les teintes et les images... Pourrais-je retrouver l'état d'origine de notre amour, au moins son apparence lustrée et ses reflets moirés ? Je te promets alors de n'en retoucher aucun détail.

Je les relis attentivement un à un. Je ne trouve pas de troubles graphiques, de lettres géminées dans une écriture bâclée, par trop abrégée. Pas de caractères mal formés, ambigus, pas de lapsus calami. Pas de lettres empâtées par excès de taches d'encre dans des épanchements exaltés. Pas de trous de plume agressive par élans impulsifs ou de ratures par hésitations affectives.

Pas de lettres illisibles ! Non ! De la calligraphie en toutes circonstances et des adresses bien rédigées. Pas de grimoire, de texte torchonné, pas d'enveloppes déchirées. Pas de manque de franchise ou d'affranchissement, un amour plein de cachet comme une lettre à la poste !

Je t'envoie sans répit des lettres, des télégrammes, des S.O.S. Aucune réponse à mes dépêches, pas un signe, pas le moindre courrier ! Pas même une lettre de condoléances ! Mes lettres recommandées me reviennent avec la mention : "Retour à l'envoyeur". Je me fais taxer par toi, d'indifférence. Dois-je encore attendre devant ma boîte aux lettres, le fameux facteur chance ?

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