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Lettre d'un emprunté 2/2

Publié le par modimodi

 

T'en souviens-tu encore de notre bel été indien ? L'air était comme nous, aimable de douceur.

Mais j'étais foudroyé devant toi, ma vaillante et éblouissante squaw !  Par excès de pudeur et par fierté masculine, je me disais qu'il n'était pas question de perdre davantage ma face de visage pâle. Non ! Ne sachant pas sortir de ma réserve, je ne devais pas non plus te dévoiler mon seul côté sauvage, ma peau rouge d’hyper émotif ! 

Je m'étais cru un vaillant boutonneux sur le glorieux sentier de la guerre des amourettes adolescentes. Pourtant, je fus vite dépassé par l'appréhension et inapte à la moindre charge héroïque. J'étais cramoisi, bouche pincée, regard vague et lèvres mordues. Mes bras se tordaient, mes mains s'emmêlaient, ma tête dodelinait sur mes épaules affaissées.

J'étais un lierre chétif et accrocheur, à l'assaut de la haute muraille. Je bafouillais des sons, ébauchais quelques mots, je bredouillais des platitudes. Je ne pouvais me détacher ni me lâcher. Je restais planté devant toi, terne et sans expression, prêt à me défolier.

J'avais chaud, je suais sous ma veste. J'étais moite, perlant de bons sentiments, à l'image de ma tiédeur sentimentale. Mes verres de lunettes s'embuaient de ma transpiration, filtrant d'un voile ta lumineuse beauté. Je devais te paraître plus que timide et compassé, absolument ridicule et piteux.

J'étais maladroit, empêtré dans mes bonnes manières, empoté et emprunté. Toi, au contraire, tu rayonnais et irradiais devant moi comme dans l'espace de mon cœur. Tu t'épanouissais dans une fraîcheur impatiente, emplie de spontanéité et d'attentes ! Tu m'offrais ton naturel et ton aisance. J'étais troublé par ton mystère et interdit à ton contact, incapable de prendre ma chance et de recevoir ce simple et pur bonheur que ta jeune séduction m'offrait sans artifices.

Aucune audace ! J'ai frôlé peureusement ta main. Je n'ai pas su la prendre et la retenir. Tandis que tu imprimais en moi ta douceur, je t'effleurais de ma médiocre superficialité. Je te revois encore, tournicoter les doigts dans tes couettes et mâcher nerveusement ton chewing-gum. Devant cet emmanché, le temps a dû te paraître terriblement long !

Pauvre de moi ! Devant cette fulgurante révélation, prisonnier de mes émois, le trouble m'avait totalement envahi. Je n'ai pas su t'exprimer ma tendresse et mes désirs ni te formuler le moindre compliment sur ton élégance, ta splendeur et ses charmes. Oh oui ! Je me souviens parfaitement de ta distinction : ton jean rose et le charmant top blanc, ce foulard bleu-ciel noué sur le côté, flottant à ton cou en de furtives caresses et tes ballerines grises et fuchsia. Il flottait dans l'air comme un parfum, comme ton parfum... L'Heure Bleue de Guerlain !

Je n'ai même pas su soutenir ton regard tout aussi étonné qu'insistant, encore moins esquisser le moindre signe d'intérêt. J'ai préféré baisser la tête et me balancer d'un pied sur l'autre, sans oser faire le premier pas ! Un flamant rose au marécage !

Je n'ai pas su te faire rire par le moindre trait d'humour, même avec une mauvaise blague de potache ! J'avais peur d'être nul, je le fus ! Je te suis apparu ridicule et sans esprit. Qu'avais-je besoin d'évoquer cette plaisanterie vaseuse à la blague carambar !

Furtivement, j'ai cru ressentir ta déception. Allons, ne me dis pas que ton instinct n'a pas saisi mon émotion, l'affolement du regard, mon extrême inhibition et la tension qui se révélait entre nous. Pourquoi ai-je ainsi tout gâché en perdant mes quelques moyens ?

Mais pourquoi, n'as-tu pas réagi devant ma tétanie amoureuse et ne m'as-tu pas encouragé à vaincre ma timidité ? Pourquoi, quelques temps après, ne m'as-tu pas donné une seconde chance, accordé un nouveau tête-à-tête ? Pourquoi, tout à mon dépit et à mon échec, n'ai-je pas moi-même insisté et donné suite ?

L'amour dans sa tendre guerre est un parcours pour combattant. Je n'étais visiblement pas doué pour l'offensive. J'étais ma propre force de dissuasion, mon seul ennemi. Mais aujourd'hui, je te préviens, je me sens prêt pour la bataille ! J'ai acquis la confiance qui va de paire avec l'expérience. Je suis debout, ferme dans mes intentions et résolu dans mes convictions. Me voilà, vaillant de déterminations, prêt pour la tendre guerre où il n'y aura pas de vaincus. J'ose enfin, je viens à ta rencontre ! Je suis léger comme la flèche qui te va droit au cœur.

Un torrent d'émotions me submerge encore un peu mais je me sens d'attaque pour affronter le choc de te revoir. Oh oui ! Bouleverse-moi !... Renverse-moi ! ...C'est décidé ! Je sors de l'enclos du renoncement et mets fin à l'exil. Je suis prêt à passer autant de temps et même plus que je n'en ai perdu.

Je frémis d'un lent vertige sensuel. Sans la moindre frustration envahissante, je vibre déjà d'agréables sensations dans l'intuition de jouissances promises. Je rêve de notre étreinte dans la légèreté du corps et l'extase de la chair. Avec une effervescente vigueur et dans une délicieuse fraîcheur, je vais t'offrir la pleine fleur de mon âge.

Je ne suis plus ce cœur ruiné, vidé d'espoir, rempli de manques. Je ne suis plus un emprunté. J'ai retrouvé de l'intérêt à aimer. Il ne tient qu'à toi de m'accorder crédit pour partager un projet d'avenir.

Ouvre vite ma lettre. Moi, je t'ouvre mon cœur hublot, sur la ligne de partage des eaux de nos amours adolescentes.

 

 

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M
Ouah ! quel beau cheminement de L'Emprunte Indien ... beau glissement du boutonneux lyrique ... j'en rougis dans mes souvenirs .... c'est un petit moment de détente qui redonne le sourire d'antant !!!
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