Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Le canif : lettre à mon frère

Publié le par modimodi

T'en souviens-tu, frérot, du temps insouciant, heureux et lumineux de notre enfance ? Nos visages rayonnaient comme nous étions alors : un, deux, trois soleils ! Notre sœur Marie était l'aînée et entendait bien le rester. J'étais le cadet, remuant et espiègle, tu étais mon bien aimé petit frère, l'objet de toutes mes affectueuses facéties.

Comme tous les garçons, j'étais fasciné par l'épée d'Ivanhoé et les couteaux en tout genre ! Surtout celui que gardait papa, un petit canif au manche en corne blanche, gravé d'une étoile rouge. Toujours en poche, il lui réservait d'innombrables usages qui, ce matin, affluent en ma mémoire.

Je le revois déplier la lame pour couper une cordelette, une ficelle de taffetas, pour nous éplucher une pomme, découper ses quartiers. Fin jardinier réputé par ses voisins de potagers mitoyens, je me rappelle de sa fierté à leur exhiber le plus lourd navet, le plus fort poireau, la plus grosse carotte qualifiée de "mahousse" répétée et exclamée à la ronde !

Je l'aperçois au pied de la ligne tracée dans la terre noire et grasse du sol minier. Je l'observe gratter la terre collée sur le plantoir de bois pour mieux planter, chaque traditionnel 22 mars, jour de la Saint Joseph, ses pommes de terre. Je distingue sa silhouette qui s'en va détacher d'un coup sec, de sa tige élancée, un chou palmier. Je lui souris, quand il cueille au milieu de la rangée, la plus belle des salades qu'il sectionne net au pied et je cours avec lui, la porter, plein de fierté à maman.

J'ai des bruits et des odeurs qui me reviennent. J'entends le bruit saccadé de la lame humide sur la planche de bois. Je revois papa en train de ciseler l'ail et le persil pour les incorporer au hachis rosé du sacro-saint pâté de lapin. Ô délices parfumés de la grande spécialité paternelle, qu'une fois cuit, je pourrai déguster en tranches grasses avec des frites soufflées et craquantes et de la laitue, assaisonnée d'une vinaigrette à l'estragon !

Je le retrouve encore dans les images fugitives de mon enfance, resurgie à la simple évocation du mot couteau. Il est là près de moi, voulant m'ouvrir une bogue pour me détacher une châtaigne ou occupé à m'équeuter une tomate cœur-de-bœuf, (la première me disait-il) fraîche et juteuse, rouge et sucrée comme les joues de ma cousine Léa. J'y mordais à belles dents, tandis qu'il essuyait sur son pantalon de velours marron côtelé, la lame luisante de suc sanguin.

Je reconnaîtrais entre mille le cliquetis du canif qu'on referme, quand le plat du couteau se replie pour retrouver son logement. J'aimais son aspect luisant et tranchant entretenu par des aiguisages réguliers. Je revois le mouvement du pouce frottant la lame d'acier et testant de sa pulpe la qualité de l'affûtage. Le danger m'excitait. Mais bien que nous en ayons une terrible envie, il était interdit aux enfants de toucher la pierre à aiguiser que papa prenait soin d'humecter avant emploi. Je rêvais de devenir un jour, apprenti rémouleur.

Mais ce que j'aimais par-dessus tout, c'était de voir notre père, dès le matin, en maillot de corps bleu marine. La peau luisante de sueur, éclatant de vigueur, il s'activait au milieu de notre petit champ de patates, qu'il arrachait à la bêche et jetait d'un geste sûr et puissant sur le côté. Avec une cadence de ballet, elles retombaient en pluie, bondissaient et s'étalaient en grappes.

Je me rappelle ces moments que nous partagions, où l'après-midi, après un court temps de séchage, nous revenait l'importante et amusante tâche de ramasser les tubercules. Nous devions débarrasser délicatement leur peau de la terre séchée et friable et les poser dans un seau en plastique que nous déversions doucement dans un sac de jute.

C'était au bois de Luyot, traditionnellement vers le 14 juillet, en plein cœur de l'été. Mais au milieu de la récolte, j'attendais surtout le moment béni où notre père sortirait son couteau pour nous détacher de son pain d'alouette, une tranche luisante d'un épais fromage blanc, savamment salé et poivré par notre grand-mère Virginie !

Ô mon bien aimé frère, nous voilà rajeunis ! Goûtes-tu comme moi cette nostalgie heureuse de nos premières saisons d'enfance vive ? En gardes-tu ses histoires, ses plaisirs promis et ses secrets ? Nous n'avons pu la retenir ni accomplir toutes ses promesses. Moi, j'en ai gardé cette petite flamme qui réchauffe mon cœur et te contient.

Aujourd'hui, le temps a passé sans émousser mes souvenirs et troublé mon regard. Il nous a donné notre lot de joies et de peines emportées avec nos larmes dans le vent bleu du ciel, où nos parents et notre enfance ne nous quittent pas.

Dans le matin de ma mémoire, l'opinel de mes jeunes années est toujours là, tranchant les certitudes de la maturité mais jamais mes racines. Il me met parfois son couteau sous la gorge et je suis souvent un peu trop sur le fil du rasoir. Mais de cette époque, j'ai conservé le goût prononcé des canifs. J'en ai toujours un en poche et je peux t'assurer, frérot, que personne n'oserait venir me couper les ailes.

Commenter cet article

P
De belles relations familiales qui sont loin d'être "à couteaux-tirés".
Que nous réserve la deuxième partie?

Le petit garçon devenu grand regardera-t-il toujours cet ustensile comme un objet qui rend de bien beaux services ou la lame du couteau deviendra-t-elle plus dangereuse?
Répondre
M
Merci Pénélope! Douceur familiale qu'on n'oublie pas comme un cadeau d'éternité!
M
émue par vos mots.. je retourne dans mon passé ,, la-bas ,, avec vous...merci!
Répondre
M
Émotion partagée de notre enfance retrouvée dans le silence de nos cœurs! Merci Michèle!
Q
Bravo,bel hommage à votre papa. Odette
Répondre
M
Merci Odette! Parfois un objet suffit à vous ramener en enfance!