Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Lettre aux cinéastes et cinéphiles 3/5

Publié le par modimodi

 

Amis cinéastes et cinéphiles, comme la pousse de l'arbre, le rêve, nos rêves n'ont pas de forme définitive. Ils sculptent le temps, capturent le mouvement, composent les corps avec des grains de lumière.

Chaque image fuit dans un tableau qu'on croirait impressionniste comme Jean Renoir l'a tenté dans "Partie de Campagne" afin de rendre hommage à son père Pierre-Auguste Renoir et comme Jean-Luc Godard l'a fait dans le dernier plan de son film "Pierrot le fou"... La caméra danse sur la mer et le ciel, emmêlés dans les reflets scintillants du soleil. Atmosphère d'une toile de Turner ou de Monet, pour illustrer le cri de Rimbaud : "Elle est retrouvée. Quoi ? - L’Éternité. C'est la mer allée avec le soleil." (L'alchimie du verbe.)

Pour moi, filmer c'est à la manière de Stendhal, écrire un roman, c'est "promener un miroir le long d'un chemin." (Le Rouge et le Noir)

Le cinéma met le mouvement dans l'image mais aussi dans l'esprit. La lanterne magique allume des éclairs de vie dans l'esthétique des formes et des sons, des rythmes et des volumes. Comme dans "La Grande Bellezza", le temps emprisonne la beauté et la vie dans l'éternité de Rome. L'alchimie des espaces, des angles, des contours et des voix crée des trajectoires d'illusions.

Comme en la caverne, la réalité n'est jamais perçue directement. Gloire à Platon, premier cinéaste des apparences à nous enseigner que la lumière doit faire oublier l'éclairage et l'abstrait des idées, le concret des corps !

L'enluminure comme le décor imposent les règles de construction de l'unité et du désordre. Le surnaturel peut atteindre le merveilleux et la grâce quand il est filmé par Cécil B. DeMille dans "Les Dix Commandements ", par Federico Fellini dans "La Strada" ou par Andreï Tarkovski dans "Le Sacrifice".

Avant de procéder à l'analyse des plans et du montage d'un film, je m'intéresse au cadre. Il retient tout : l'image, l'environnement, les personnages, les accessoires. Certaines productions ont malheureusement plus de profondeur de champ que d'idées et autant de transparence que l'intrigue elle-même.

La surimpression est parfois un effet visuel qui donne de l'intensité au vide et la transparence illustre l'inanité du propos comme du scénariste. Quelques fondus-enchaînés de cinéastes affectés qui n'ont pas le génie filmique de Hitchcock dans "La mort aux trousses" m'ont parfois fait fondre les plombs.

Je sors alors de la séance, plus déprimé en entrant qu'en sortant. Rien à retenir du récit, des acteurs, des dialogues, de la photo, de la couleur, de la musique. Rien sinon la niaiserie, la maladresse, la conne prétention et l'ennui ! Comment certains films, d'aussi bêtes nanars, infantilisant, indigents ont-ils pu décrocher des soutiens et des subventions ?

La 3D ne fait que renforcer l'illusion. Elle louche sur un succès grandissant tandis que notre cerveau reçoit une image pour l’œil droit et une image pour l’œil gauche qu'il réinterprète en créant du relief.

Mais le cinéma est un art de la magie et de l'illusion. Il n'a pas besoin de moyens sophistiqués et animés pour effacer la frontière entre l'écran et la réalité. Quand celle-ci est tellement bien filmée, elle en devient un miracle et l'on ne saurait plus déterminer s'il s'agit de l'aurore ou du crépuscule, de la terre ou du ciel. Le temps suspend son vol !

Alors dans le dénouement toujours différé de la durée, dans les failles du réel, dans la fragilité du temps et dans l'incertitude de l'éternel, le spectateur découvre l'ivresse des intervalles de visions, le vertige en marge des sens, les hasards des décalages de perceptions et l'extrême innocence des voyages dans l'irréel toujours recommencé de grâces et d'émotions.

 

Commenter cet article