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Lettre à une coiffeuse

Publié le par modimodi

Je n'ai pas pour habitude de couper les cheveux en quatre, mais là, je dois m'exclamer trop, c'est trop ! Voilà quelques arguments au poil pour une coiffeuse !

Sur ses conseils, j'avais décidé de me laisser pousser la barbe. Paraît-il qu'elle correspondait mieux à mon profil hugolien d'écrivain. Hélas ! J'en compris ultérieurement l'amère référence.

Si elle me vieillissait de quelques années, elle présentait aussi d'indéniables avantages : un aspect sérieux et respectable, une estompe douce des ingratitudes du visage, un gain de temps à la toilette matinale.

J'avais donc accepté votre proposition avec la promesse que vous en assureriez la taille régulière. Or, voilà que sur une décision soudaine, vous m'annoncez sèchement la fin de ce service, au motif qu'il n'entrait plus dans vos prestations.

François Ier avait raison de graver ses deux vers sur la fenêtre de sa chambre à Chambord : "Souvent femme varie, bien fol est qui s'y fie !" Victor Hugo (le revoilà) a repris la phrase dans "le Roi s'amuse". Il faut admettre que l'un et l'autre s'y connaissaient en conquêtes féminines et en effets de barbe coquine !

Si je n'étais pas contrarié par le reniement de votre parole donnée, j'aurais été prêt à chantonner l'air du duc de Mantoue dans l'opéra Rigoletto de G. Verdi : "la donna è mobile, qual pluma al vento, muta d'accento e di pensiero". "Telle une plume au vent, la femme change de ton et d'idée." Vous en êtes la parfaite démonstration.

Moi, si j'en avais les moyens, je vous volerais bien dans les plumes pour vous faire changer d'intonation et d'avis, petite dame oiselle ! Car enfin, votre salon pour attirer trois pelés et un tondu, affiche bien " coiffure mixte". Il aurait fallu, en plus préciser : tout soin sauf la barbe !

Votre résolution, tombée comme un cheveu sur la soupe et présentée en coup de vent m'a défrisé et complètement décoiffé. Sachez que pour autant, je ne suis pas tombé sous votre coupe. Oh non ! Je m'insurge et suis prêt sur le champ à vous crêper le chignon. J'ai l'humeur ébouriffée, le poil hirsute et en bataille. Vous m'avez dit d'aller me brosser, j'en ai les cheveux qui se dressent sur la tête.

Cette brutale décision semble plus tirée par les poils de barbe que par les cheveux. Il est évident que vous vous êtes, dans tous les sens du terme, payé ma tête ! Vous m'avez pris pour un blaireau, pris dans le sens du poil et m'avez fait mousser avec l'illustre référence au grand Victor. En fait, j'ai reçu un shampoing en plus d'une douche froide et sans me coiffer sur votre poteau d'exécution, vous m'avez séché.

Je ne vais pas pour autant baisser la tête et je ne permettrai plus désormais que vous me cherchiez des poux dans la tonsure. Impossible de traiter le mal à la racine. Je ne vais donc pas rester à ciseaux tirés avec vous et me transformer en barbouze. Inutile de vous dénigrer, vous faites très bien vous-même les dégradés. Au fond, vous êtes peut-être une frustrée, car vous ne serez jamais célèbre. Qui se souvient du coiffeur des hommes illustres ?

Nul doute qu'après cette coupe amère, bue jusqu'à la lie, la contrariété qui m'égratigne comme un barbelé va me donner davantage de cheveux blancs, mais je ne vais pas me les arracher par poignées pour autant. Avec le temps, plus dure sera la chute ! Chauve qui peut !

Non ! Je ne vous décevrai pas non plus ! Je serai désormais rasoir lors de chaque nouvelle coupe. Je sais que vous êtes la parfaite illustration de la tête bien faite plutôt que bien pleine. Avec vous, seule la coupe est pleine ! Vous êtes à un poil d'avoir de l'esprit. Heureusement que l'on peut fermer les yeux et que le sèche-cheveux évite de temps en temps de vous entendre. Enfin mon malheur eut été bien plus grand, si vous aviez eu en plus un cheveu sur la langue !

Faute de pouvoir vous faire une tête au carré, je vais rester de mauvais poil. Je vous avais élevée au rang de Madame Figaro, mais vous n'êtes au fond que Joséphine la barbante barbière de Napoléon et Marie-Antoinette, la tondeuse de moutons, la bergère à Louis. Vous constaterez aisément que j'arrive encore au quart de poil, à rire dans ma barbe !

Une chose est sûre désormais. Petite ébarbeuse, vous m'avez bien rasé ! Je n'ai plus qu'à reprendre du poil de la bête. Dès demain, je me cherche un merlan barbier ou je reste imberbe, voire me fait une boule à zéro !... D'ailleurs, si permanente raseuse, vous me tenez par la barbichette, sachez que moi, je ne serai jamais de mèche avec vous. Ni frisettes, ni risettes ! A chaque rendez-vous, je saisirai la moindre occasion aux cheveux et mettrai un point d'honneur, à votre nez et à votre barbe, pour ponctuer mes conversations, de sonores exclamations : Ah ! Quel toupet ! Ah ! La barbe ! Vous n'y couperez pas alors, ne comptez pas sur moi pour couper court !

 

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