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Nos mots

Publié le par modimodi

Chaque jour, nous nous étonnons que de nos doigts courant sur le clavier naissent des contes ou des récits, des pensées ou des poésies.

Les mots de notre vocabulaire, ceux qui sommeillent dans les dictionnaires, ceux qui viennent à notre rencontre sont un trésor inépuisable pour écrire, parler, imager nos émotions tissées de l'alphabet du cœur, aux lettres enluminées.

Comme V. Hugo, le révolutionnaire de la langue française, nous pouvons mettre un bonnet rouge au dictionnaire. Nous sommes riches de lettres et de sons gravés et sculptés dans notre mémoire du cœur, aériens et azurés pour l'envol de nos rêves.

Les mots sont à la fois, les témoins du réel des choses et des êtres et à la fois, les veilleurs de notre inconscient. Ils nous permettent de nommer, décrire et énoncer comme de nous connecter à ceux qui les lisent ou les entendent. Le style doit être soigné pour décrire en phrases ciselées tout autant l'insignifiant que l'important.

Les mots comme des papillons s'envolent de la page ou comme des fleurs éclosent sur les bouches. C'est alors qu'en vibrant, ils nous échappent déjà et se réinventent dans une polyphonie de sonorités musicales et d'images multicolores.

Il est impossible de mesurer leur intime effet. En eux comme en nous, sur le terreau de notre culture, ils germent, ouvrent leurs bourgeons et nous irriguent de sève séminale. Mots rouge cerise suspendus à l'arbre de la Liberté ! Oui ! "Les fruits passeront la promesse des fleurs."... Pour vivre et pour aimer !

Dans les surprenants mystères de nos destins individuels, ils nous construisent et nous élèvent au sommet de la cathédrale lexicale, dans une mosaïque chatoyante de termes et de couleurs. Ils se propagent en ondes concentriques dans le labyrinthe des expressions, au centre de la nef linguistique. Ils sont motifs sur des lambeaux de fresques aux notions tombées en désuétude. En les découvrant, notre esprit et notre imagination chamarrent au cœur de la rosace des significations et des métaphores.

Nous nous réinventons. Nous sommes une partie de chaque écrivain et de chaque poète qui nous ont nourris de leurs écrits et que nous exhumons dans la lumière et la poussière du temps. C'est un peu de leur sang qui coule dans nos veines. Chacun par son talent unique balise le chemin de nos vies, célèbre des instants intimes, exprime nos interrogations existentielles et les transfigure dans le surréalisme de nos songes et de nos désirs.

Leur voie intérieure croise la nôtre. Ils sont des référents qui valident nos doutes, nos peurs, nos joies, nos peines et nos amours. Leur legs est collectif. Dans la verte prairie de la littérature, ils nous prennent parfois la main pour danser avec eux la ronde des vocables, la pavane du langage. Dans cette apparente légèreté, ils nous émeuvent et nous mettent face à nous-même.

Ainsi, les mots fouillent notre chair et notre mémoire et nous font rencontrer les autres, nos semblables, qui avec des mots identiques expriment et ressentent des sensations différentes. Quelle que soit notre langue, personne ne peut prétendre avoir le monopole du sens premier, de ses origines étymologiques, de sa richesse d'interprétations.

Nous nous promenons dans les œuvres avec des colliers de mots accrochés à notre cou. Chacun reçoit et interprète leurs parfums et leurs couleurs comme il l'entend et en perçoit l'écho en lui. Les mots sont là comme chez Eluard pour "Donner à voir". Ainsi, le simple terme de pluie peut évoquer les différentes sortes d'ondées déjà subies mais le poète saura seul, faire sentir l'odeur de la pluie et écouter son chant. Le souffle des mots fait entendre leur respiration à travers les éclats des voix écrite, parlée ou déclamée.

Nul besoin d'être obscur, savant, alambiqué. Francis Ponge embellit nos existences en évoquant les objets les plus usuels de notre quotidien avec les mots les plus simples. Quelques effets poétiques peuvent encore être obtenus par la maladresse feinte. Ainsi la répétition ou l'allitération des consonnes et des sons, des voyelles et des rimes embellissent les mots.

Comme dans la caverne de Platon, le cerveau et le cœur appréhendent la réalité à travers le prisme des ombres et des lueurs mouvantes projetées sur les parois de la sensibilité et de l'imaginaire. Au kaléidoscope des émois, les mots ont une polysémie étourdissante de signifiants et de signifiés. Eluard peut écrire : "Tu es le grand soleil qui me monte à la tête."

En cherchant le mot juste, nous appréhendons l’éphémère et la fugacité du temps et de la beauté. "L'étreinte poétique comme l'étreinte de chair, tant qu'elle dure, défend toute échappée sur la misère du monde", disait André Breton. Si les mots ne sont pas éternels, ils ont le privilège de nous faire toucher l'éternité de mille grâces légères.

Pour nos vies, la prose en dévoilant ses charmes s'habille de poésie. Les instants et les impressions se superposent sans s'effacer. Le même mot en faisant sens en nous a l'étrange pouvoir de l'évocation et du frémissement retrouvé. "Nevermore" pour un "oui" murmuré ou "Harmonie du soir" pour "la fleur vibrant sur la tige" d'un seul mot ! Sa nudité nous rend unique.

Nous pourrions à l'infini écrire sur le pouvoir invisible des mots, déjà au moins aimons-les. La sagesse de l'écrivain, c'est de se souvenir des leçons de mots appris dans l'enfance et de se réjouir de la leçon quotidienne d'écriture que lui offrent les mots. Comme chez Rimbaud, l'écrivain peut poétiquement "être et se faire voyant" pour provoquer en l'autre "un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens."

Il lui revient de célébrer les noces blanches et lilas de l'exactitude et de l'émotion, du profane et du sacré. Il doit ouvrir le regard vers l'ailleurs, au plus loin de lui-même et transporter vers l'au-delà de l'être. Il doit donner à penser et à goûter, il doit libérer et ne pas enfermer. Oui ! "Je est un autre." Il doit faire percevoir la grâce infinie des mots et leur symphonie stellaire. Il doit reconnaître le don que l'autre lui accorde en le faisant magicien. Il doit lever la tête vers le ciel et lancer ses mots au sein des étoiles.

 

 

 

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