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Partage

Publié le par modimodi

L'altruisme qui sied à la vie en société nous incite à partager avec notre prochain et donne tort au proverbe égoïste : "Charité bien ordonnée commence par soi-même."

Car aux yeux de la morale, il est inconvenant de penser à soi avant de se préoccuper des autres. C'est d'ailleurs au nom de ce principe, que les mêle-tout trouvent un encouragement à s'occuper de ce qui ne les regarde pas.

Loin d'être partageur, dans la savane et la jungle des villes, celui qui applique la loi du plus fort se réserve la part du lion. Alors, la charité serait-elle l'apanage des faibles ?

La fraternité elle-même ne serait-elle qu'une parenté familiale comme la sororité naturelle entre frère et sœur ? L'amour fraternel n'a rien d'idéal, si on se réfère aux frères ennemis, Romulus et Remus, Caïn et Abel ?

Alors ne faut-il pas s'interroger sur les bienfaits et l’ambiguïté du partage et ne devons-nous pas rester partagés sur sa signification ? Nous le savons, les mots sont piégeux, leurs sens s'amenuisent avec le temps. D'ailleurs nous risquons de perdre la tête, si nous voulons appliquer à la polysémie du partage ce proverbe de Descartes : "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée."

En effet, tout s'interprète et se déprécie à l'usure. Dans l'esprit du philosophe, il ne s'agit pas de l'opinion communément admise mais de la raison qui permet de distinguer le vrai du faux et la faculté de discerner le bien et le mal sur le plan moral.

Il convient donc de se méfier de ceux qui veulent partager leur avis quand ils ont l'impudence de tout savoir et tout connaître et qui parfois se perdent et se contredisent dans leurs arguments, en pensant qu'ils font autorité. Il est ici encore intelligemment préférable de rester partagé.

Dans les couples, chacun réserve à l'autre la meilleure part de soi-même et donne à sa moitié son amour, à part entière. Chacun participe aux plaisirs de l'autre et le bonheur se partage dans la félicité. Le temps leur donne sa durée à partager dans un accompagnement de vie commune.

Mais monsieur le maire avant l'échange des consentements l'a dit, l'union des conjoints est contractée "pour le meilleur et pour le pire". Sous-entendu : chacun aura sa part ! La vie commune est un tirage au sort. Mais ce jour de mariage permet de partager le meilleur des espoirs de joie avec tous les amis.

Aussi, après le ciel bleu parfois, dans le ménage apparaissent les premiers nuages, quand après les caresses et la tendresse, le partage du quotidien s'apparente psychologiquement aux plaies et bosses. Les dissensions s'expriment de toutes parts, alors même les torts sont partagés de part et d'autre ou portés devant le juge, chargé de les départager. Dans la communauté réduite aux acquêts, les biens sont répartis de manière équitable et chacun reprend sa part, dans un accord fifty-fifty !

Partager suppose une ouverture du cœur, compassionnelle pour donner sans rien attendre en retour. Cette noble attitude a conduit St Martin à partager son manteau, à St Louis à nourrir les pauvres. Faut-il y voir un total désintéressement ? Que nenni, si le chrétien suit le principe catholique "d'aimer son prochain comme soi-même", il le fait en symétrie de l'amour de Dieu pour lui. L’application caritative du "donnant, donnant" est donc dogmatiquement admise.

Qui ne s'aime pas ne pourrait donc pas être charitable mais simplement solidaire sans être ni dans les largesses ni à demi généreux. La morale laïque de la république affiche à son fronton la fraternité comme la valeur résultante de la liberté et de l'égalité. Au banquet républicain, chaque citoyen français est un compagnon du devoir. Il partage au sens étymologique, le pain et faute de brioche, il bat le pavé, en béret basque et baguette sous le bras.

Le monde est plein de confusions. Nous n'avons souvent à partager que le manteau rapiécé de nos illusions et de nos contradictions. On peut tout partager, ainsi la tarte, en se réservant à la découpe, la meilleure part du gâteau. Ainsi une nouvelle sans en révéler l'entièreté et simplement dans l'intention de diviser l'opinion. Car partager partiellement, c'est toujours partager ! Ainsi les profits et leurs rétributions entre ouvriers et actionnaires, ainsi la division du territoire entre propriétaires, exploitants et occupants. 

Mais l’État prône l'illusion de la démocratie participative pour que chacun ait voix au chapitre, qu'il puisse s'exprimer et partager son point de vue, sitôt noyé dans une synthèse réductrice. Heureusement, il y a les fêtes où l'on peut partager la joie des enfants qui attendent St Nicolas ou le Père Noël. Il y a les expositions d'artistes et les concerts où les spectateurs partagent ensemble les mêmes contemplations des œuvres et la même écoute dans le secret des émotions singulières. Partager offre la possibilité de communier tout en conservant son individualité émotionnelle.

Ainsi ! Le lecteur voudra bien partager un peu de son indulgence pour cette modeste démonstration, critiquable de toutes parts et qui ose malmener les proverbes. Elle ne demande à personne d'adopter la totalité du propos, d'embrasser ses points de vue mais de la partager, en bonne part et en réflexion et non pas en communauté de sentiments. Chacun est en capacité de faire le partage entre ses pensées, ses convictions et ses croyances... même si, au final, il reste tiraillé et partagé.

 

 

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