Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Lettre à Diogène : Impossible amour 1/3

Publié le par modimodi

Oh Diogène !

Je t'envoie cette lettre parcheminée que je confie au vent de l'histoire et de la philosophie pour qu'il te l'apporte dans un tourbillon du temps !

Cher Diogène ! Une publicité pour des petites annonces, déposée dans ma boite aux lettres, a pris pour slogan : "Qui cherche trouve !"

Ne sois pas étonné, le premier individu cherche à t'imiter ! Moi, je te distingue avec netteté.

A une époque ou presse et radio n'existaient pas encore, en plein jour, sorti ivre d'absolu de ton tonneau, toi, Diogène, la lanterne à la main et l’œil allumé comme un enfer, tu bats le pavé et cours dans les ruelles, en criant : "Je cherche un homme !"

Eurêka ! Mon vieux Diogène, self- made-man du principe d'archi-made, j'ai peut-être pris moi aussi, ma vessie pour une lanterne mais je crois que j'ai fini par trouver ce que tu cherches ! Je viens de dénicher un homme ! Ah ! Certes, il n'est guère brillant, il est à bout de course, c'est le dernier de tous, c'est la lanterne rouge du peloton des humains !

J'ai trouvé un homme exténué de courir après... le temps, l'argent et l'amour ! La trilogie de la vie ! Alors que, tu savais assurément bien avant moi, qu'il est inutile de courir après les illusions évanescentes et éphémères. Tout est d'avance, peine perdue ! 

Car oui ! Courir après le temps, c'est doublement perdre son temps : le temps présent à prendre comme il vient et le temps passé qui a déjà fait son temps. C'est également ruiner son existence et ses espoirs. C'est même tout bonnement se ruiner puisque le temps, c'est de l'argent !

Oui ! Diogène ! J'ai trouvé un homme exténué, qui court encore et toujours après l'amour ! J'hésite à lui dire que depuis la nuit des temps, le mammouth cherche sa mammouth et que chaque mâle animal cherche sa femelle ! Et réciproquement d'ailleurs, car les belles sont souvent plus discrètes et pas moins efficaces !

Mais le bel excité ne sait sans doute pas encore qu'il est plus facile de trouver le sexe que l'amour !... Dois-je lui rappeler qu’Ève, la femme serpent a procuré à sa bonne poire d'Adam les pépins de sa belle pomme d'amour et que celle-ci devint de discorde, lors de la copulation biblique.

L'homme que j'ai rencontré, qu'a-t-il vraiment appris de la vie et de ses sentiments ? De quelles connaissances dispose-t-il ? A-t-il seulement abordé la mythologie ? Sait-il au moins qu’Éros, le dieu référent en matière d'amour, est un incroyable mutant ?

Entre la Théogonie d'Hésiode au VIII ème siècle av. J.-C. et la version d'Apulée au II ème siècle apr. J.-C., il a changé six ou sept fois de forme. Tantôt, il se présente comme le plus puissant des dieux : " le désiré au dos étincelant d'ailes d'or, semblable aux rapides tourbillons du vent ", tantôt, c'est un dieu de second ordre, issu des Ténèbres, un inoffensif aux petites ailes.

Comment procède donc ce célèbre petit mignon, couronné de petites roses, avec son carquois et ses flèches, pour piquer les cœurs, d'amourettes souvent au final, inodores et sans queue ni tête ? Comment s'y prend-il pour leur faire perdre la raison avec trois épines de la passion ?

Toi, bien sûr tu le sais, Diogène !

Alors dis-moi, faut-il informer mon homme ! Lui conter, qu'à la fleur de l'âge, le magnifique Narcisse s'est épris d'un reflet qui lui ressemble, aperçu dans le miroir d'une source. Faut-il le désespérer en lui précisant sa possible future infortune ? Dois-je lui apprendre, qu'amoureux de son image qu'il ne peut saisir, Narcisse est mort peu à peu de cette folle adoration, qu'il ne pouvait assouvir. Faut-il lui dire qu'en croyant saisir la proie d'amour, lui-même n'en saisira que l'ombre ?

Devrais-je donc, le décourager par le récit d'amour érotomaniaque de Narcisse et le démoraliser par l'exemple de cet éperdu de lui-même, qui en tombant à l'eau s'est profondément perdu, noyant à jamais dans l'éternité, son impossible rêve ?

Bien sûr, depuis cette tragédie, la quête de la vérité a tenté de progresser. Aujourd'hui, la psychanalyse a bien tenté d'expliquer ce penchant fatal de l'être humain, qui poursuit inlassablement à travers les miroirs lacaniens, la quête de son androgynie originelle perdue ou qui cherche Éros sous la forme de quelque désir fétichiste ! Mais ne crains-tu pas Diogène, que cela ne console pas suffisamment notre homme ?

Alors, peut-être Diogène, ta lanterne nous jettera-t-elle un éclat, une lueur pour la nuit de notre ignorance ? Instruis-moi ! Dis !  Sais-tu au moins, pourquoi l'impossible amour de soi en soi ou en l'autre, contraint tout être humain à s'inoculer la maladie d'amour : frissons, fièvre et soupirs, langueurs et pâmoisons, exaltation en désirs d'élévation et transports d'ascensions, jusqu'au sommet du mont de Vénus, frôlé dans le plaisir ou l'extase d'abandon ?

De transes d'ivresses de Dionysos en chants élégiaques et danses de Terpsichore, de toi à moi, comme du je au nous, tous les cœurs jouent un jeu pour tomber à genoux. En chœur ou en duo, les voilà prêts à se promettre de ne faire qu'un ! C'est la loi de la nature : plus l'autre est du tonnerre, plus fort est le coup de foudre ! ....

Ô rage, voilà l'orage ! Rentre dans ton tonneau, Diogène !

Commenter cet article